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Antipapisme primaire (La Croix, sept. 1996)

Un groupuscule anarchiste, un collectif syndical du sud-ouest, une association antiraciste, deux ou trois dignitaires francs-maçons, une dizaine de féministes, quelques militants homosexuels et une poignée de nostalgiques du radical-socialisme ont donc décidé de partir en croisade contre Jean-Paul II à l’occasion de son cinquième voyage en France : toutes bannières levées, sus à l’envahisseur romain, au nom de la déesse Laïcité et du dieu Progrès ! Pourtant, les observateurs s’interrogent : pourquoi tous ces gens – dont l’opinion est évidemment respectable tant qu’elle ne se mue pas en une intolérance agressive – n’étaient pas sortis de leurs gongs lors des quatre premiers voyages ?
Ce brusque prurit est-il dû au but de la visite du Saint-Père ? De fait, certains s’étranglent que le Pape puisse venir commémorer saint Martin de Tours et célébrer le 1500ème anniversaire du baptême de Clovis, contribuant ainsi à accréditer l’idée réactionnaire selon laquelle la France aurait existé avant la Révolution de 1789 ! Préventions bien franchouillardes : Gorbatchev lui-même, qui dirigeait encore le Parti communiste de l’URSS, en 1988, n’avait-il pas invité le « pape de Rome » pour le millénaire du baptême de saint Vladimir en Russie ?
Ou bien est-ce la crise économique qui pousse ces apôtres de la laïcité à s’inquiéter de ce que coûte à l’Etat républicain la visite d’un chef religieux ? Mais ceux-là, à ce qu’on sache, n’ont pas mené campagne pour que la reine d’Angleterre (chef de l’Eglise anglicane), le roi de Suède (chef de l’Eglise « établie ») ou le roi du Maroc (Commandeur des croyants), lors de leurs récents séjours en France, paient eux-mêmes leur billet de train ! Ces contribuables sourcilleux, horrifiés que la République commémore l’évêque Martin et le roi Clovis, se sont-ils ému lorsque l’Etat mitterrandien a fêté fastueusement le Bicentenaire de la Révolution, en 1989 ? Ont-ils trouvé à redire, soit dit en passant, lorsqu’un ministre socialiste nommé Jack Lang a subventionné la construction de la cathédrale d’Evry ?
Certains des détracteurs de Jean-Paul II expriment, ici ou là, la vieille crainte du « retour à l’ordre moral » – comme si le pape en avait les moyens ! D’autres, indignés qu’un président de la République aille à la messe, hurlent au néo-cléricalisme triomphant – comme si les catholiques français étaient sur le point de prendre le pouvoir ! D’autres, enfin, s’inquiètent du détournement possible de ces célébrations du passé par le Front National. Mais, outre qu’il ne peut y avoir confusion (l’Eglise a dit et répété que le baptême de Clovis n’était pas le « baptême de la France »), est-ce parce que la montre de Jean-Marie Le Pen marque midi qu’il faudrait retarder la sienne d’une heure ?
La vraie menace qui pèse sur le voyage de Jean-Paul II ne viendra pas des récupérateurs du mythe de la Nation, des bouffe-curés de la gauche préhistorique ou des drag-queens en colère : elle viendra des médias, qui seront plus avides, hélas, de filmer les démonstrations intégristes de droite ou de gauche que de retransmettre honnêtement un événement qui flatte plusieurs centaines de milliers de catholiques et qui intéresse quelques millions de Français. Lesquels ne voient pas en quoi le Pape menace qui que ce soit, et comprennent mal, dans leur immense majorité, ces étranges accès d’anti-papisme primaire.

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Publié dans VIEUX PAPIERS | Lien permanent