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Benoît XVI, un an après (Associated Press, 2006)

PARIS (AP-31.03.06) -- Il y aura un an dimanche, le pape Jean Paul II rendait son âme à Dieu, laissant un grand vide au sein de l'église catholique. Son successeur, Benoît XVI, fêtera à trois jours d'intervalle à la mi-avril, ses 79 ans et sa première année de pontificat. Ce prélat allemand, considéré par certains observateurs comme ultraconservateur et qui était très proche de l'ancien souverain pontife polonais, a ramassé son bâton de pèlerin en s'inscrivant dans la continuité du disparu, le charisme en moins, la timidité en plus.
Le journaliste Bernard Lecomte, qui a publié en 2003 chez Gallimard une biographie de Jean Paul II (actualisée cette année en poche pour Folio) et qui sort ces jours-ci un livre sur son successeur ("Benoît XVI, le dernier pape européen" aux éditions Perrin), estime que Joseph Ratzinger incarne la continuité plus que le changement, ce qui peut faire de lui un pape "de transition". Si cela a beaucoup été dit, lors de son élection l'an dernier, ne serait-ce qu'en raison de son âge, on a moins épilogué sur la véritable question: une transition peut-être mais vers quoi?
Pour Bernard Lecomte, face à des catholiques qui se trouvent très majoritairement dans le tiers-monde, et alors que l'Europe se déchristianise, Joseph Ratzinger-Benoît XVI pourrait bien être en effet le dernier pape européen. C'est ce qu'il explique dans un entretien à l'agence Associated Press (AP).

AP: Avec Benoît XVI, on ne peut pas parler de "changement dans la continuité" mais de continuité tout simplement et, en ce sens-là, cette première année ne confirme-t-elle pas qu'il est un pape de transition? On n'a pas voulu rompre, on a donc élu un proche de Jean Paul II.

BL: La première année du pontificat de Benoît XVI donne plutôt raison à ceux qui ont parlé de "pape de transition", même si c'est une formule facile, lorsqu'il a été élu le 19 avril 2005. On voit que le souvenir de Jean Paul II est resté extrêmement vivant dans les mémoires: on sent bien que ce pape a laissé une trace exceptionnelle, au sens littéral -il n'y a pas beaucoup de pape qui ont laissé une trace équivalente. Et comme il est resté très longtemps, on n'a pas fini de faire l'inventaire.
Il a écrit énormément de choses, de nombreux textes, dont une grande partie sont restés confidentiels. Il y a environ 6.000 textes (bien six mille, NDLR) de Jean Paul II. La parole est maintenant aux historiens qui vont probablement redécouvrir des pans entiers de l'enseignement de Jean Paul II, et notamment celui sur la morale familiale et sexuelle. Il a écrit des centaines et des centaines de pages sur ces sujets et on va se rendre compte que son enseignement là-dessus ne se limite pas du tout à la réaffirmation de la condamnation du préservatif, édictée par son prédécesseur Paul VI en 1968. Les médias sont restés là-dessus pour la simple raison qu'il y a le SIDA. Tout ce qu'il a dit sur la famille, sur l'amour et sur le sexe mérite d'être analysé. C'est le premier pape qui a une véritable théologie complète sur ce sujet. C'est le premier pape qui n'a pas peur du sexe, qui n'a pas peur d'en parler.
Le tout jeune évêque Karol Wojtyla avait sorti en 1960 un bouquin d'éducation sexuelle en Pologne, intitulé "Amour et responsabilité", et qui est incroyablement concret -le premier chapitre de ce livre, sur l'égoïsme masculin, s'appelle "Qu'est-ce que jouir?"... Il s'agit de ne pas faire de la femme un objet de plaisir et il est donc erroné d'en faire quarante ans après un vieux monsieur obtus qui ne comprend rien au sexe. Dans sa façon d'être conservateur, il y avait des richesses théologiques et humaines étonnantes.

AP: S'il est donc encore tôt pour dresser un bilan exhaustif, certains sujets comme la main tendue aux autres religions ne s'imposent-ils pas comme une voie à poursuivre par Benoît XVI ?

BL: En effet, le dialogue avec les juifs par exemple n'est pas fini. Jean Paul II a ouvert une grande porte, qui restera probablement comme un de ses principaux acquis: en deux mille ans, c'est le premier pape qui a eu cette démarche volontaire pour rapprocher les juifs et les chrétiens. On passera sans doute à un stade théologique et religieux avec les juifs car ce n'est pas le tout d'avoir reconnu l'Etat d'Israël. Maintenant, il faut le fond: il ne suffit pas de dire "les juifs sont nos frères aînés", il faut dire comment et pourquoi.

AP: Le grand échec de Jean Paul II n'est-il pas la relation avec les orthodoxes, à la fois proches et étrangers aux catholiques?

BL: Il y a eu trois domaines où il n'a pas été jusqu'où il aurait voulu aller: la Chine, les orthodoxes et l'islam. Or, avec les musulmans, on entre dans une période capitale. Jean Paul II a posé des jalons, au Maroc, au Soudan, au Nigeria, mais on sentait bien que ce dialogue était très difficile, qu'il n'avait pas beaucoup de réciprocité, à part quelques musulmans éclairés dont le roi du Maroc. Là, Benoît XVI reprend ce dossier dans des conditions beaucoup plus difficiles alors qu'il est aussi beaucoup plus urgent. C'est d'ailleurs un dossier plus politique que religieux. Et comme il a très clairement affiché son hostilité à l'entrée de la Turquie dans l'Europe, il part avec un handicap. Les autres dossiers sur lesquels Jean Paul II n'a pas tout dit et sur lesquels son successeur doit avancer sont ceux des biotechnologies, de la vie et de la mort.

AP: L'absence de charisme de Joseph Ratzinger, surtout en comparaison de Karol Wojtyla, ne risque-t-elle pas d'entraîner une désaffection des jeunes catholiques?

BL: C'est un homme timide, ce qui est étonnant de la part de quelqu'un qui est à la tête d'un milliard d'individus et qui doit parler aux quatre autres milliards. On a vu Benoît XVI aux Journées mondiale de la jeunesse à Cologne reprendre absolument la posture de Jean Paul II moins le charisme. Et d'ailleurs, il valait mieux qu'il ne singe pas le prédécesseur: il s'est bien gardé d'essayer de "faire du Jean Paul II", il a été lui-même et c'est probablement pour cela que la sauce a pris. Face aux jeunes, face à une foule aussi considérable, il faut être vrai, il faut être authentique, sinon ça ne fonctionne pas.
Benoît XVI a eu l'intelligence de faire du Benoît XVI. Là où Jean Paul II était une espèce de rock-star, de comédien, un orateur qui avait le sens de la foule, Ratzinger, lui, c'est un prof. Il fait des homélies théologiques simples et claires. C'est là où il a surpris: ses propos sont incroyablement limpides. Les jeunes aiment ça. Cette explication, cet effort pédagogique est essentiel aujourd'hui pour des jeunes qui ne sont pas formés religieusement. Toute la question est de savoir si cet engouement va durer.

AP: Le Vatican ne va-t-il pas devoir se tourner résolument vers le tiers-monde quand les églises d'Europe sont vides?

BL: Benoît XVI n'a jamais été ni voyageur, ni nonce, ni missionnaire. Il n'a aucune connaissance personnelle du tiers-monde. Jean Paul II a acquis cette connaissance: tout de suite, il a entrepris des voyages en Afrique, en Amérique latine. Ca tient aussi au fait que Jean Paul II avait 58 ans quand il a été élu, qu'il pouvait partir et fatiguer tout le monde dans ces grandes tournées. Ce n'est pas à 79 ans qu'on entame une carrière d'explorateur, a fortiori pour quelqu'un comme Benoît XVI qui déteste les voyages. Il aura toujours du tiers-monde une connaissance lointaine, partielle, par les évêques, une connaissance intellectuelle, mais pas cette connaissance charnelle d'un univers où vivent aujourd'hui 80% des catholiques.

AP: Résumons, un pape européen, qui connaît mal le tiers-monde alors que c'est là où se trouve la majorité de ses ouailles, qui vit dans un continent, l'Europe, qui s'est détourné de la religion, si l'on excepte la Pologne, l'Irlande et les pays orthodoxes de l'Est. Est-ce pour toutes ces raisons qu'il ne peut qu'être "le dernier pape européen", pour reprendre le titre de votre livre?

BL: Wojtyla, Lustiger, Ratzinger, c'est la génération du 20e siècle: le communisme, le nazisme, Auschwitz, la Shoah... Mais, demain, quand cette génération aura disparu, on n'imagine pas un jeune pape, même italien, se référer sans cesse à ces thèmes. Le IIIe millénaire, c'est autre chose. Le petit catho d'Uruguay, du Burkina ou des Philippines, quand tu l'assommes avec la Shoah, le goulag, etc, il te répond poliment que c'est une histoire tout à fait intéressante, très importante bien sûr, mais... si on parlait de la faim dans le monde, des disparités économiques, du SIDA! Peut-être, bien sûr, que le prochain pape sera italien ou français ! Mais, même dans ce cas, il ne pourra plus être européen comme l'ont été les deux derniers. Ce n'est plus possible.

Propos recueillis par Bernard Giansetto
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"Jean Paul II", Gallimard 2003, Folio 2006
"Benoît XVI, le dernier pape européen", Perrin 2006.

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