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Medias et politiques : Je t'aime, moi non plus ! (DH, mars 2008)

Tout journaliste devrait passer, une fois dans sa vie, de l’autre côté de la frontière qui sépare l’information de la communication. Devenir, après vingt ans de grand reportage, « dircom » d’un conseil régional et adjoint au maire de sa commune, cela permet de mieux analyser la crise qui affecte, de façon récurrente, les rapports entre médias et politiques.
Premier constat : l’excessive fragilité de la presse écrite face au pouvoir politique. Les collectivités locales (conseil régional, conseil général, municipalités) constituent un des principaux annonceurs des quotidiens régionaux, au même titre que les grandes surfaces ou le secteur bancaire. Si un Poujade ou un Soisson naguère, un Patriat ou un Rebsamen aujourd’hui, s’avisait de boycotter publicitairement tel ou tel grand journal local, celui-ci serait condamné à de graves difficultés. Par bonheur, les élus bourguignons ne sont pas dépourvus de la « vertu » dont Tocqueville faisait une condition de la démocratie ! Mais cette situation n’est pas saine.
Deuxième observation : l’extrême vulnérabilité des journalistes. Mal payés, de moins en moins nombreux pour un travail de plus en plus difficile, les journalistes locaux sont tous menacés par trois dangers : le manque de recul, le chômage – dramatique dans une région sous-développée sur le plan éditorial – et la corruption. Non pas la corruption active, la valise de billets ou le compte en Suisse : la corruption latente et insidieuse, celle qui aboutit à ménager, mine de rien, la chèvre et le chou. La chèvre, c’est tel ou tel élu important qui vous emmène en campagne avec lui, voire en voyage accompagné ; le chou, c’est tel ou tel organisme public, consulaire ou syndical qui paie largement les piges ou les animations de colloques…
Face à cette double faiblesse médiatique, hélas, la fréquentation des hommes politiques nationaux et locaux oblige à constater que ceux-ci éprouvent, assez souvent, un indicible mépris à l’égard des journalistes. La dernière conférence de presse de Nicolas Sarkozy montre que ceci est vrai au sommet de l’Etat, mais il serait facile de transposer ce constat en traînant dans les cafés de la rue de la Préfecture ou de la place de la Libération. Heureusement que des journalistes sautent parfois la barrière – comme François Baroin, Pierre Lellouche, Noël Mamère ou François Sauvadet – et tempèrent, avec plus ou moins de succès, cette tendance désolante.
Ce mépris trop fréquent va de pair avec la crainte des médias en général. Crainte en partie fondée : l’actuelle chute de popularité du chef de l’Etat ne vient-elle pas, d’abord, de l’image négative que donnent de lui les médias ? Crainte souvent exacerbée : tout rédacteur en chef sait l’incroyable susceptibilité des élus – surtout en période de campagne électorale – face à ce qui est publié sur eux-mêmes ou sur leur politique : le moindre adjectif un peu vif dans une chronique, la moindre virgule un peu irrévérencieuse dans un article, sont pris pour d’inqualifiables agressions appelant menaces et représailles. Et si les contribuables savaient tout l’argent qui est consacré par les responsables publics à nourrir, anticiper, orienter ou démentir les rares analyses, enquêtes et critiques d’une presse pourtant bien peu audacieuse !
En réalité, la relation entre hommes politiques et journalistes est un constant rapport de forces entre deux puissances faibles. Dans les enquêtes sociologiques sur les professions qui inspirent le plus confiance aux Français, les uns et les autres sont désormais en queue de liste, loin derrière les scientifiques, les enseignants, les policiers, les chefs d’entreprise, etc. C’est ce double manque de confiance qui fait problème, car c’est la démocratie elle-même – dont élus et journalistes sont les principaux piliers – qui est en crise.
Comment renverser la tendance ? D’abord en instaurant des rapports pacifiés, tolérants, confiants entre les hommes politiques et la presse. Ensuite en appelant à la vigilance des citoyens, électeurs et consommateurs de médias. Vaste programme.
B.L.

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