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Gauche-droite, l'exception française (Gazeta Wyborcza, 2004)

La droite s’est toujours définie par rapport à la gauche. C’est vrai depuis la Révolution française. Plus précisément, depuis ce vendredi 28 août 1789, à Versailles, où le président de la Constituante, pour faciliter le décompte du scrutin sur le veto royal, décida de rassembler « à gauche » les députés partisans d’un véritable changement de régime, et « à droite » ceux qui voulaient que le roi conserve le dernier mot. C’est de la gauche que sont toujours venues les propositions radicales, et c’est à droite, a contrario, qu’on a tenté de les combattre ou de les endiguer. A gauche, les partisans du changement ; à droite, forcément, les défenseurs de l’ordre établi – qu’on les appelle « conservateurs », « modérés » ou « réactionnaires ».
Comment définir la droite, sur ces bases ? Comment qualifier du même mot - ou réunir dans le même opprobre – les gaullistes, les libéraux-libertaires, les radicaux, les héritiers de la démocratie chrétienne, les « chasseurs », les catholiques intégristes, les royalistes et les nationalistes ? Quand quelqu’un se dit « de droite », épouse-t-il tout ou partie de ces sensibilités contradictoires ? Evidemment non. Etre « de droite » n’a de sens que par rapport à la gauche.
En France, la « droite » rassembla d’abord, pendant un demi-siècle, tous les adversaires de la Révolution. Puis elle rassembla, pendant un autre demi-siècle, tout ce qui combattait la République. Enfin, pendant le dernier siècle, elle réunit tout ce qui s’opposait au Socialisme. La première période se dilua dans la monarchie de Juillet (1830-48) qui intégra à un régime de « juste milieu » les acquis révolutionnaires. La deuxième dura jusqu’au « ralliement » des catholiques français à la République, prôné par le pape Léon XIII en 1892, et qui réconcilia une grande partie du pays – non sans déchirements  avec son destin. La troisième période vit s’effondrer la notion de « progrès » avec le Mur de Berlin en 1989.
Peu ou prou, on retrouve au cours de ces trois périodes deux catégories d’hommes de droite : les ultras (de Charles Maurras à Jean-Marie Le Pen en passant par les Ligues, Vichy, le poujadisme et l’Algérie Française) et les modérés (de Chateaubriand à Jean-Pierre Raffarin en passant par les orléanistes, la République opportuniste, les radicaux, les indépendants et les centristes). Les premiers ayant toujours été davantage les adversaires des seconds que leurs alliés.
Que reste-t-il, en France, de cet héritage ? La fin du communisme a signifié la disparition de l’adversaire fédérateur de toutes les droites. La chute de l’URSS en fut le symbole, mais, plus encore, l’abandon récent des deux principes fondamentaux du socialisme : la lutte des classes et l’appropriation collective des moyens de production. Qui se rappelle que Jean-Pierre Chevènement, en 1974, voulait abattre le régime par la violence armée ? Qui se rappelle que François Mitterrand, en 1981, fut élu sur un programme de « rupture avec le capitalisme » ?
Trois autres phénomènes ont achevé de dépouiller la gauche française de ses attributs spécifiques : la construction européenne, la mondialisation et la « cohabitation ». Réalisme oblige. On l’a bien vu lors de la récente campagne présidentielle : dès lors que la gauche moderne revendique des thèmes comme l’entreprise, la nation ou la sécurité, en quoi se distingue-t-elle de la droite classique ? N’est-ce pas ce qui explique, en grande partie, le retentissant échec des socialistes français ?
Pour la première fois depuis deux siècles, en France, on ne peut plus se contenter de poncifs devenus trop simplistes : il n’est plus vrai que la gauche « conteste » et que la droite « conserve ». C’est à l’intérieur de chaque grand courant politique qu’on trouve des « contestataires » et des « conservateurs », des partisans de la justice sociale et des défenseurs de la liberté d’entreprendre, des « jacobins » (centralisateurs) et des « girondins » (régionalistes), etc.
Pourtant, la démocratie implique que tout citoyen choisisse régulièrement entre tel et tel candidat, entre tel et tel programme : le mode binaire de la décision politique – conforté par le mode de scrutin  fait qu’il y aura longtemps des gens qui se réclameront plutôt de valeurs de gauche (le changement, l’égalité), et d’autres, en retour, qui se réclameront de convictions plutôt « à droite » (l’ordre, la liberté). Mais il s’agit désormais d’un héritage d’ordre culturel, et non plus d’une guerre de religion. Tant mieux !
B.L.

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