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Jean-Paul II et la fin du communisme (L'Histoire, 1999)

«Tout ce qui s'est passé en Europe de l'Est n'aurait pas été possible sans la présence de ce pape», explique Mikhaïl Gorbatchev. «Personne en Pologne n'a de doute sur le rôle essentiel du pape dans la chute du communisme», renchérit Adam Michnik. A l'Est, au moins, c'est une évidence : sans Jean-Paul II, le pape polonais, le Mur de Berlin serait peut-être encore debout.
Onze ans plus tôt, le 16 octobre 1978, après la mort du très éphémère pape Jean-Paul Ier, les cardinaux réunis en conclave avaient choisi Karol Wojtyla, cardinal-arche-vêque de Cracovie, pour lui succéder. Or, cet homme de l'Est, ce Polonais, tint d’emblée un discours bien étrange pour l'époque. Il dit, lui, que le communisme n'est qu'une «parenthèse de l'Histoire», et qu'il importe de ne pas se laisser entraîner par sa logique, sauf à être bientôt dominé par les régimes qui s'en prévalent. Dans son collimateur: l'Ostpolitik, en tant que dialogue trop inégal avec les régimes de l'Est, mais aussi le pacifisme qui se développe dangereusement à l'Ouest, à l'époque, et aussi la théologie de la libération, qui lui apparaît comme une excessive concession faite au marxisme par le clergé sud-américain.
Un pape nigérien, français ou italien aurait-il eu cette démarche aussi cohérente qu'audacieuse ? Certes non. Il fallait un homme qui fût à la fois un pasteur, un intellectuel et un militant, aussi fin connaisseur de la théorie marxiste que de la réalité communiste, pour peser avec autant de force, en toute conscience, sur le cours de l'affrontement Est-Ouest. L'histoire personnelle de Karol Wojtyla, qui a dit et répété qu’il était d’abord « fils de la nation polonaise », coïncide avec cette triple exigence.
La première lézarde dans le Rideau de fer restera la spectaculaire tournée apostolique entreprise par Jean-Paul II en Pologne, en juin 1979. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, des millions de Polonais d'abord ébahis, puis enthousiastes, se rassemblent en toute liberté à Varsovie, Gniezno, Czestochowa, Cracovie, autour de cet homme en blanc aux homélies subversives, leur compatriote, qui s'exclame d'emblée, hors de toute censure : «Nul ne peut exclure le Christ de l'histoire de l'Homme, en quelque partie du globe !»
La tournure prise par les grèves de Gdansk, un an plus tard, sera la conséquence directe de cette extraordinaire visite. Aucun mouvement de contestation, à l'Est, ne s'était jamais inspiré du pape, voire de l'Evangile. Ni à Berlin-Est (1953), ni à Poznan (1956), ni à Budapest (1956), ni à Prague (1968), ni même à Gdansk et Gdynia (1970), ou à Ursus et Radom (1976), les soulèvements est-européens ne s'étaient jamais placés sous le signe de la foi. Et voilà qu'en août 1980, les ouvriers de la Baltique en grève accrochent le portrait de Jean Paul II sur les grilles du chantier Lénine, commencent chacune de leurs journées de lutte par une messe, baptisent leur syndicat libre Solidarité, tandis que leur leader, Lech Walesa, ne cesse d'affirmer que c'est sa foi qui le guide...
Du soutien personnel - et déterminant - apporté à Solidarnosc lors du coup de force de Jaruzelski en Pologne (décembre 1981), jus-qu'à la défense acharnée des gréco-catholiques d'Ukraine lors du millénaire de la Russie (juin 1988), en passant par les mille et un encourage-ments donnés à toutes les communautés catholiques et à tous les dissidents - chrétiens ou non - du bloc communiste, le pape n'a cessé de répéter et de développer son mes-sage initial, qui a tant surpris les commentateurs: « N'ayez pas peur! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ! A sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des Etats, les systèmes économiques et politi-ques, les immenses domaines de la culture ! »
Fort de son expérience personnelle d'évêque de Cracovie, le pape s'est appuyé sur une Eglise catholique dont la structure transcende, par nature, les frontières des Etats - contrairement aux Eglises protestantes, trop disséminées, et aux Eglises orthodoxes, prisonnières de leurs structures nationales. En Lituanie et en Ukraine occidentale, par exemple, de quel autre recours eussent disposé les chrétiens persécutés ? Qui mieux que ce pape « de leur région » pouvait porter témoignage de leur combat, de leur souffrance ? «Il n'y a plus d'Eglise du silence, puisqu'elle parle par ma voix», avait assuré le nouveau pape à Assise, quelques jours après son élection.
Si Jean-Paul II a utilisé la structure «transnationale» de l'Eglise, il s'est aussi servi de l'institution, de ses cadres, de ses possibilités techniques. Non seulement il a placé à des postes clefs un grand nombre de prélats venus du froid (les Polonais Kowalczyk et Rakoczy, le Lituanien Backis, le Slovaque Tomko, le Tchèque Bukowski, le Hongrois Kada, le Roumain Crisan, l'Ukrainien Marusyn, etc), non seulement il a systématiquement privilégié les contacts avec les pèlerins de l'Est, mais il n'a cessé d'encourager ses propres médias, à commencer par Radio Vatican (qui émet en 16 langues est-européennes), à le suivre dans son projet. On se souvient de la publication dans l'édition de l’Osservatore Romano en polonais, en octobre 1981, en plein Congrès de Solidarnosc, de l'encyclique Laborem Exercens touchant aux libertés syndicales. On se rappelle aussi la déconvenue de Virgilio Levi, vice-président du même journal, en juin 1983, brutalement démissionné pour avoir laissé entendre qu'à l'issue de sa deuxième visite apostolique en Pologne, le pape pourrait laisser tomber Lech Walesa !
Mais Jean-Paul II, surtout, s'est armé des valeurs de l'Evangile, articulées autour de la pri-mauté de l'Homme, la plus subversive des valeurs dans un régime qui entend bien le réduire à merci. A l'époque où les différents courants de la dissidence est-européenne (KOR polonais, Charte 77 en Tchécoslovaquie, Comités «Helsinki» en URSS, etc) sont décapités les uns après les autres, le nouveau pape vient proposer à tous un «corpus» de valeurs qui va fédérer tous ces courants militants ou contestataires. Que ceux-ci mettent une majuscule quand ils défendent l'Homme contre le système, la Vérité contre le mensonge, l'Esprit contre la violence - ou qu'ils n'en mettent pas.
C'est bien le même combat anti-totalitaire que livreront désormais des non-croyants comme le Polonais Adam Michnik, le Tchèque Vaclav Havel ou le Soviétique Andreï Sakharov, et toute une nouvelle génération de chrétiens engagés : Jerzy Popieluszko et Tadeusz Mazowiecki (Pologne), Vaclav Maly et Augustin Navratil (Tchécoslovaquie), Doïna Cornea et Laszlo Tökes (Roumanie), Gleb Yakounine et Alexandre Ogorodnikov (Russie), Reiner Epelmann (RDA), Nijole Sadunaité (Lituanie), Simon Jubani (Albanie), et tant d'autres. Sans parler de certains hiérarques courageux, au premier rang desquels le cardinal-primat de Bohême, Frantisek Tomasek, que la fréquentation assidue de Jean-Paul II va faire passer dans le camp de la résistance. C'est à travers ces hommes et ces femmes, que le «virus» polonais va s'étendre à la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Lituanie, puis à l'ensemble du bloc de l'Est. Y compris en des terres peu «papistes» comme l'Allemagne de l'Est ou la Roumanie, où les manifs de l’automne 1989 prennent toutes naissance sur le parvis de temples protestants, de Leipzig à Timisoara.
Jean-Paul II a compris, bien avant les autres dirigeants européens, la contradiction profonde dans laquelle se débat le chef du bloc communiste, Mikhaïl Gorbatchev : «Changer de système sans changer le système», résumera-t-il un jour à l'attention de son ami André Frossard. Et il en joue, notamment à l'occasion du millénaire du baptême de Saint Vladimir, à Moscou, en 1988, lorsque le cardinal Agostino Casaroli négocie, pour la première fois, une rencontre au sommet entre les deux hommes. Cette rencontre historique aura lieu le 1er décembre 1989 - trois semaines après la chute du Mur !
Est-ce un hasard si cet événement intervient comme l’apogée des bouleversements de l'Est de l'Europe ? Le 24 août, un chrétien ami du pape, Tadeusz Mazowiecki, est devenu Premier ministre de Pologne. Le 18 octobre, à Berlin-Est, Erich Honecker est tombé de son socle. Le 23 octobre, la Hongrie a rejeté son étiquette «socialiste». Le 9 novembre, le mur de Berlin s'est ouvert. Le 10 novembre, le dictateur bulgare, Todor Jivkov, a été destitué à son tour. Le 22 novembre s’est tenu le dernier Congrès du PC roumain, dans une atmosphère de fin de règne. Le 25, c'était le début de la «révolution de velours», à Prague, inaugurée par les cérémonies de canonisation d'Agnès de Bohême...
Quelques semaines plus tard, le 13 janvier 1990, à Rome, dans son traditionnel message au corps diplomatique, le Pape cite ainsi « Varsovie, Moscou, Budapest, Berlin, Prague, Sofia et Bucarest » comme ayant été « les étapes d'un long pèlerinage vers la liberté ». Mais déjà, dans le même discours, Jean-Paul II met en garde, de façon prémonitoire, contre les « nationalismes exacerbés ». Le pape sait déjà, mieux que quiconque, que l'après-communisme ne sera pas une partie de plaisir.
B.L.

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