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Jean-Paul II et le culte marial (TC, août 2004)

Témoignage Chrétien : La dévotion mariale dont fait preuve Jean Paul II trouve-t-elle son origine dans son enfance et l’éducation qu’il a reçue ?

Bernard Lecomte : Incontestablement, oui. Jean Paul II est d’abord le fils d’une nation qui aime Marie. Tout rappelle Marie à un jeune Polonais des années 1920. Il n’y a pas une commune en Pologne où il n’y ait pas une chapelle à Marie, une église Notre-Dame. D’ailleurs, le petit Karol Wojtyla naît à Wadowice à l’ombre de l’église Notre-Dame. Très tôt, son père l’emmène à Kalwaria Zebrzydowska, à quelques kilomètres de la ville, l’un des plus grands sanctuaires mariaux de la Pologne, qui jouit à l’époque d’une extraordinaire affluence et qui ne peut pas ne pas avoir marqué le petit Karol. Très tôt aussi, il participe avec son père au pèlerinage de Czestochowa, le « Lourdes polonais », l’un des plus grands sanctuaires mariaux au monde, qui focalise la vénération des Polonais pour la Vierge. Tous les Polonais connaissent la Vierge noire de Czestochowa. Rappelez-vous Lech Walesa, pendant les grèves de Gdansk, portant la petite icône de cette Vierge noire à son veston de syndicaliste. La piété chrétienne polonaise est donc, plus que d’autres, empreinte de mariologie. Il est donc normal que Karol Wojtyla ait été marqué par cela. Il ne faut pas oublier, non plus, que la piété mariale a eu sa place plus tard, à l’époque communiste. Le cardinal Wyszynski, le primat de Pologne, supérieur de l’évêque Wojtyla, a conduit des pèlerinages à Marie, interdits par le régime. Prier Marie avait donc son importance dans la période communiste.

La piété mariale de Jean Paul II ne serait pas, au départ, spécifique par rapport à celle des autres Polonais...

Non. Il est bien le produit d’une société très catholique, très pratiquante, très mariale. Mais attention ! Il ne faudrait pas non plus faire de la piété mariale des Polonais quelque chose d’absolument singulier. Si aujourd’hui la Pologne est évidemment plus tournée vers Marie que la France, c’est parce que la dévotion mariale en France a suivi le mouvement de la déchristianisation. Mais en France, la cathédrale la plus connue, c’est toujours Notre-Dame, et le principal sanctuaire, c’est toujours Lourdes.

L’absence de la mère de Karol Wojtyla a-t-elle joué un rôle dans la dévotion mariale du futur pape ?

Certains observateurs et biographes mettent l’accent là-dessus. Sa mère est morte alors que Karol n’avait que neuf ans. On peut bien sûr penser que cette mort a eu une influence sur le psychisme du petit Karol. Mais il ne faut pas tomber dans la psychanalyse de bazar. Toute la carrière de Wojtyla, tous ses écrits, toute son attitude montrent que ce garçon est extrêmement équilibré. Karol Wojtyla est certes très attaché à la famille, très pointu sur le rôle de la femme, mais je ne situe pas l’origine de cet intérêt dans l’absence de sa mère. Je vois au contraire quelque chose d’assez cohérent dans la construction de la foi de ce jeune homme. Sa vocation est assez tardive, d’ailleurs ; il décide d’entrer au séminaire à 22 ans. Ce n’est pas un garçon qui aurait cherché toute son adolescence, de façon un peu désespérée, le sens de la mort de sa mère. La mort de son père, en 1941, va d’ailleurs sans doute lle marquer plus encore.

Lorsqu’il devient évêque de Cracovie en 1958, Karol Wojtyla choisit pour devise « Totus tuus », une devise mariale. Affirme-t-il sa dévotion personnelle à Marie ?

Cette formule, « Totus tuus », ou plus complètement « Totus tuus ego sum et omnia mea tua sunt » (« Je suis tout à toi et tout ce que j’ai est à toi. »), il l’emprunte à Louis-Marie Grignion de Montfort (lire encadré ci-contre) qui l’a profondément marqué. La lecture du Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge l’a aidé à revenir au culte de Marie dont il se méfiait un peu. Karol Wojtyla était en effet un intellectuel, avec une vision rationnelle, philosophique des choses. Pour lui, le culte de Marie, c’était un peu la foi du charbonnier, le culte populaire avec tous les risques afférents. C’est tellement facile d’aimer la mamandu Bon Dieu comme on aime sa maman ; ça ne demande pas trois années de théologie ! Mais le risque de ce culte-là, c’est qu’il fasse oublier le Christ, la seule divinité. Marie n’est que la mère du Christ. Louis-Marie Grignion de Montfort lui a permis de mieux comprendre que le culte de Marie pouvait pourtant être poussé très loin. Mais à une condition : qu’il soit le chemin vers le Christ. Vénérer Marie, c’est un moyen de s’approcher du Christ.

En quoi consiste concrètement la dévotion de Jean Paul II à Marie ?

Il pratique, d’abord de façon systématique, toutes les fêtes, toutes les dévotions à la Vierge, tous les rites mariaux. Sur la place Saint-Pierre, Jean Paul II a même tenu à rajouter un portrait de la Vierge, la mater ecclesiae (mère de l’Église), en face de sa fenêtre. Il a visité des centaines de sanctuaires à travers le monde : Guadalupe au Mexique, Mariapocs en Hongrie, Lourdes, bien sûr... Il n’a cessé aussi de vénérer la Vierge dans des écrits, dans des encycliques. Il a fait le tour du sujet. Que dire de plus après lui ?

A-t-il vraiment rajouté des choses au dogme marial ?

Pas vraiment. Il a surtout restauré des choses. Le pape ne s’est jamais caché d’être un restaurateur de rites ou de pratiques en voie de disparition. Le culte de Marie en est un exemple. Un de ses derniers grands textes, c’est tout de même pour restaurer le rosaire. Il dit d’ailleurs du rosaire que c’est « la prière la plus efficace », un mot étonnant dans la bouche d’un pape. Et cela montre qu’il vit cela de façon très concrète. Cette restauration est à l’œuvre aussi avec le Saint-Esprit ou avec les saints. On peut penser ici au nombre invraisemblable de béatifications et sanctifications auxquelles il a procédé. Cela participe de la même démarche. Jean Paul II n’a jamais lésiné sur les encouragements à toutes les formes de piété, dans le même esprit que la piété mariale : comme chemin vers le Christ. Un autre exemple : le Saint-suaire de Turin. Jean Paul II est sans ambiguïté : il s’agit d’une vénération d’une icône, et pas de l’adoration d’une relique. Pour lui, ce n’est pas à l’Église de se prononcer sur l’authenticité de ce suaire. Elle n’en a pas la compétence. Simplement, ce linge-là rappelle tellement le sacrifice du Christ qu’on peut aller se recueillir sur lui.

Il n’y a donc pas de volonté de mettre Marie au centre de la dévotion catholique ?

Non. Marie est simplement la figure emblématique de ce mouvement de restauration. Un événement va cependant accentuer le culte de Marie : l’attentat du 13 mai 1981. Interrogé sur l’éventuelle responsabilité du KGB, le pape répondra : « Je ne sais pas qui a tenu l’arme, mais je sais qui en a détourné le tir. » Il pensait évidemment à la Vierge. Quand il est sur son lit de convalescent, on lui dit que le jour et l’heure de l’attentat correspondent au jour et à l’heure de la première apparition de Fatima. Il commande alors de la documentation et commence à se passionner pour cette histoire. Pour des historiens athées, l’histoire de Fatima est simple : on est en 1917, le Portugal est un pays très catholique qui a très peur de la montée des anticléricaux et des socialistes, et les apparitions tombent à point nommé pour souder la piété populaire. Mais pour Jean Paul II, ce n’est pas important. Là encore, il ne divinise pas les petits bergers de Fatima, de même qu’il ne divinise pas la Vierge de Fatima. Mais il va en faire encore un vecteur pour arriver au Christ. Et quel vecteur ! Il va ainsi se rendre à Fatima dès 1982. C’est une célébration incroyable, les Portugais étant aussi attachés à Fatima que les Polonais à Czestochowa. Jean Paul II va très loin dans sa dévotion personnelle à la Vierge de Fatima. Il fait venir à deux reprises sa statue à Rome, dans ses appartements. Il va même confier à la statue la balle que les médecins ont extraite de son corps après l’attentat du 13 mai 1981. L’évêque de Coïmbra, en plaçant cette balle dans la couronne de la statue va s’apercevoir, à la stupéfaction générale, qu’il y a une place qui lui va au dixième de millimètre.

Cette passion pour Fatima ne pose-t-elle pas de problème pour le dialogue œcuménique ?

On s’inquiète, en effet, des conséquences de cette dévotion sur l’œcuménisme, comme c’était le cas au moment du Concile. Lorsque Paul VI avait consacré Marie « Reine du monde », des cardinaux avaient déjà émis des réserves. Au moment de Fatima, c’est la même chose. Et, de fait, il y a eu des prises de position de responsables luthériens ou anglicans disant que le culte de la Vierge ressemblait à un retour en arrière, à une sorte d’obscurantisme populaire. Ce culte de Fatima, c’est le paroxysme de la dévotion mariale de Jean Paul II. Mettez-vous à la place d’un responsable protestant qui vient à Rome au moment où Jean Paul II est complètement absorbé par la statue de la Vierge qui est dans son appartement. Il ne comprend pas. En revanche, du côté des orthodoxes, il n’y a aucun problème. Ils ont toujours eu des Vierges noires, des icônes.

Peut-on parler d’une mariolâtrie de Jean Paul II, d’un danger piétiste ?

Non, pas de mariolâtrie, simplement une expression de la foi que l’on peut difficilement juger. Mais cette forme de piété peut être désarçonnante. Quand Jean Paul II s’arrête en plein voyage, se retire et prie pendant une heure alors que son programme ne prévoyait pas cela, cela peut intriguer. Mais c’est une forme de foi que Jean Paul II n’a jamais eu peur d’exprimer.

La dévotion mariale de Jean Paul II serait plus originale dans l’expression que dans le fond ?

Oui. Sur le fond, on a vu que le pape a toujours dit que le culte de Marie devait s’inscrire dans un « christocentrisme » obligatoire. Jean Paul II aura réalisé l’exploit de maintenir un équilibre entre des cultes assez « primaires » pour nos yeux d’Occidentaux et une vision théologique très claire. Dans son encyclique Fides et Ratio, il est très clair : la foi sans la raison, c’est le début du fétichisme et de la folie ; et la raison livrée à elle-même, sans la foi, c’est la porte ouverte aux dérives totalitaires telles qu’on l’a vue au XXe siècle. Jean Paul II a tenu les deux bouts de la chaîne : l’évolution de la raison et l’évolution de la foi.

Quel rapport entre la dévotion mariale de Jean Paul II et son idée des femmes ? Il a tout de même donné la Vierge Marie comme exemple aux femmes dans sa lettre apostolique Mulieris dignitatem...

On a dit beaucoup de bêtises sur le rapport de Jean Paul II aux femmes. Jamais un pape avant lui n’avait eu des relations aussi directes avec les femmes. Il a dansé avec des jeunes chrétiennes en Australie, embrassé comme du bon pain une fille qui se jetait sur lui en Amérique latine. Il embrasse les filles sur la joue, le front. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est le premier pape qui a cette attitude-là. Il a complètement dédramatisé son rapport aux femmes. Jean Paul II restera comme le pape qui aimait les femmes.

Il n’a donc pas peur des femmes ?

Pas du tout. Et dans l’Église, cela n’est pas si fréquent ! Il faut relire ce texte extraordinaire, cette lettre aux femmes qui est parue en juin 1995 à l’occasion de l’année de la femme décrétée par les Nations unies. Cette lettre est incroyable pour un pape. Incroyable de chaleur, d’enthousiasme. Aucun pape, aucun homme d’Église n’avait dit des choses pareilles. Mais Jean Paul II aura laissé malheureusement une image assez conservatrice sur ce plan-là en raison de sa rigidité sur le plan de la morale familiale et sexuelle et de son refus d’ordonner des femmes. En donnant la Vierge Marie comme modèle aux femmes, Jean Paul II n’a pas voulu dire qu’il fallait que les femmes restent vierges et immaculées. Il n’y a pas chez lui de « mariomorphisme » qui ferait de toute femme une Sainte Vierge en puissance. En parlant du modèle de la Vierge, Jean Paul II parle de Marie qui croit en son fils, qui le suit, qui est là jusqu’à la dernière minute et qui est l’intercesseur auprès de lui. Le procès qu’on fait à Jean Paul II est souvent injuste. S’il est conservateur, il n’est pas réactionnaire. Aucun pape avant lui n’avait prôné l’égalité de traitement de l’homme et de la femme dans le travail. Il y a des écrits de Jean Paul II là-dessus qui vaudraient bien toutes les déclarations des syndicalistes français sur le même sujet !

Jean Paul II cherche-t-il à faciliter l’accès à la foi des foules par l’intermédiaire du culte marial ?

II n’est pas un chef de parti qui chercherait des adhérents. Les catholiques, c’est un milliard d’individus à travers le monde. Les formes de dévotion varient et sont très riches. On ne peut pas faire le procès à Jean Paul II de vouloir les uniformiser. De même qu’il a toujours voulu maintenir l’unité de l’Église, il a toujours expliqué que cette unité tenait aussi à sa diversité interne, à ses rites. Son action de restauration avec la remise au goût du jour du culte des saints revient à ça. L’essentiel, c’est que Dieu s’inscrit dans l’histoire des hommes par l’incarnation de son fils, mais qu’il s’inscrit aussi dans l’histoire des hommes grâce au témoignage de la Vierge et des saints.

Recueilli par Jérôme Anciberro

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