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C'est loin, le Kosovo ? (La Croix, avril 1986)

Le quoi ? Le Kosovo ? Sans doute un petit royaume asiatique, ou un bantoustan sud-africain? Que nous importe ce qui se passe dans cette région quasiment inconnue? Et pourtant, si le monde devient ce « village global » dont parlait MacLuhan, le Kosovo est là, en face, de l'autre côté de la rue. A la même distance de Paris que Lisbonne, Naples ou Oslo. Tous les Français qui vont passer l'été en Grèce le survolent en avion, ou le laissent au large de la route des vacances.
Or, ce qui se passe au Kosovo est important. Les manifestations organisées par les Serbes inquiets de l' « albanisation » de cette province yougoslave sont à suivre avec attention, pour deux raisons essentielles.
La première, excusez du peu, c'est la menace d'éclatement de la Yougoslavie, grand pays charnière entre l'est et l'ouest de la vieille Europe. Mosaïque de peuples, de cultures, de religions que le maréchal Tito avait réussi à réunir en une seule nation. Équilibre compliqué, mais jusqu'à présent accepté par les responsables slovènes, croates, serbes, bosniaques ou macédoniens, tous convaincus que leur salut réside dans cette cohabitation multiple.
Tous, sauf la nouvelle génération d'Albanais peuplant la « province autonome » du Kosovo – la plus pauvre en pouvoir d'achat, la plus riche en réserves minérales – qui fait partie de la République de Serbie. Ces Albanais-là sont les cousins des Albanais officiels, ceux qui habitent le « pays des aigles » niché entre la Yougoslavie et la Grèce, ce petit État stalinien qui « compte sur ses propres forces » et ignore encore l'automobile. Or, la hantise des dirigeants yougoslaves, c'est que la revendication des Albanais du Kosovo (qui veulent devenir une République à part entière) ne débouche, à terme, sur le rattachement de cette région à l'Albanie voisine, ce qui ferait voler en éclats la fragile construction internationale yougoslave.
Or, l'évolution démographique de la province du Kosovo – et c'est le second enjeu de l'affaire – est irrémédiablement défavorable aux Serbes (de tradition orthodoxe) peu à peu marginalisés par des Albanais (de tradition musulmane) beaucoup plus prolifiques. La proportion est aujourd'hui de 80 % pour les Albanais et 17 % pour les Serbes. Avec des problèmes croissants de coexistence, de culture, d'éducation, voire de racisme, que les efforts de la direction yougoslave – notamment un développement accéléré de l'économie – n'ont pas résolus. Les Serbes, forts de l'encadrement policier d'un État marxiste dur (la répression du ministre Rankovic, au début des années 60, a profondément marqué la population albanaise), ont longtemps dominé ces hommes aux moustaches tombantes et aux cheveux de jais, souvent analphabètes, qui ont depuis appris à lire, à commercer, à produire, sans renoncer à leurs coiffes blanches et à leurs mosquées. Et qui les dominent à leur tour, les poussant peu à peu à quitter ce territoire où les uns et les autres estiment avoir leurs racines. Dans une contrée où, du joug ottoman aux luttes sanglantes entre Croates et Serbes, la tolérance n'a jamais été la règle.
Vieux débat, terriblement actuel dans un monde où le choc des cultures pluriséculaires résonne plus fort qu'ailleurs, sur cette « faille géologique » qu'est la frontière historique entre christianisme et islam. L'assimilation forcée des populations turques de Bulgarie, récemment dénoncée par Amnesty International, en est un autre exemple tout proche.
Il faut se garder, naturellement, des généralisations hâtives. Le problème du Kosovo est simplement un révélateur de plus, dans une Europe fondée sur l'exigence supérieure du respect de l'autre, que le problème principal, en cette fin de siècle, est bien l'exacerbation des confrontations intercommunautaires. Un défi gigantesque, existentiel, lancé à l'intelligence et au cœur des Européens d'aujourd'hui.
B.L.

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