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Le pape et les pédophiles (JDD, mars 2010)

1. POURQUOI CES SCANDALES ? Depuis un an, Benoît XVI aura essuyé cinq ouragans médiatiques : les insanités proférées par Mgr Williamson au moment où il tentait de reprendre le dialogue avec les intégristes lui ont valu de passer pour favorable aux négationnistes ; le scandale de la petite fille violée au Brésil en a fait un obscurantiste légaliste ignorant la compassion évangélique ; le malentendu né de sa « petite phrase » sur le préservatif dans l’avion du Cameroun lui a valu d’être traité d’ « assassin », d’ « irresponsable » et de « crétin » (sic) sur toutes les chaînes de télévision françaises ; le dossier de la béatification de Pie XII, en décembre, en a fait un suppôt de l’antisémitisme ; et voilà que le dossier des prêtres pédophiles en fait un complice de le perversité la plus immonde : cela fait beaucoup !
L’accumulation de ces scandales a provoqué, dans l’opinion, une indignation générale un peu confuse, mais aussi un vif malaise chez les catholiques eux-mêmes. Certains veulent y voir un « complot » contre l’Eglise : c’est évidemment un fantasme. Que certains cabinets d’avocats américains et quelques associations antipapistes britanniques mettent beaucoup d’énergie à vouloir traduire le pape devant les tribunaux, cela ne suffit pas pour crier au complot international. D’autres dénoncent un « emballement » médiatique, ce qui est déjà plus fondé. Mais si les journalistes traitent souvent ces sujets de façon simpliste, binaire et parfois malveillante, cela n’exonère pas le Vatican de grossières fautes de communication vis-à-vis des médias. Ceux-ci, après tout, ne sont que le reflet de nos sociétés sécularisées et hyper-individualistes, ils brocardent tout ce qui est autoritaire, hiérarchique, institutionnel, tout ce qui fait mine d’imposer des normes collectives, à plus forte raison morales : quand la plus vieille institution du monde a pour autorité suprême un pape allemand, vieux et conservateur, cela en fait une cible idéale !

2. POURQUOI BENOIT XVI EST-IL EN PREMIERE LIGNE ? Le pape, évêque de Rome, est le chef de l’Eglise catholique. Même s’il partage le pouvoir canonique avec les autres évêques, il est normal qu’il endosse la responsabilité des fautes de l’institution qu’il représente. Le pdg de Total est responsable du naufrage de l’Erika, même si ce n’est pas lui qui pilotait le pétrolier ! Personne ne comprendrait qu’un scandale aussi retentissant que celui des prêtres pédophiles ne mette pas en cause le chef de l’Eglise catholique.
Ce qui est injuste dans cette affaire, c’est que Benoît XVI, qui a publiquement dit sa « honte » face aux crimes pédophiles, restera dans l’histoire comme le premier pape qui s’est justement attaqué au problème, à deux titres : c’est lui qui, en se rendant aux Etats-Unis en 2008, a décidé une tolérance zéro pour ces crimes « monstrueux » ; c’est lui qui, en recevant les évêques irlandais à la mi-février, a ordonné que ces affaires ne soient plus traitées « en interne », mais systématiquement confiées aux tribunaux civils.

3. L’EGLISE PEUT-ELLE S’EN SORTIR ? Ce qui menace le pape Benoît XVI, aujourd’hui, c’est une longue cascade de révélations plus ou moins tardives, qui coûteront cher à l’Eglise, tant en réputation qu’en argent : les diocèses américains, ces dernières années, ont déjà déboursé des milliards de dollars pour indemniser les victimes de pédophiles. Ce qui n’arrange pas les affaires du pape, c’est la maladresse avec laquelle certains prélats, croyant bien faire, usent d’arguments infantiles (comme le prédicateur Cantalamessa le jour de Pâques) ou se prennent les pieds dans des amalgames imprudents (comme le cardinal Bertone cette semaine).
Que la pédophilie soit très marginale dans une Eglise qui compte 400.000 prêtres, qu’elle soit beaucoup plus répandue dans d’autres milieux non religieux, que sa diabolisation sociale soit relativement récente et postérieure à la plupart des cas qui resurgissent dans l’actualité, tout cela ne fait rien à l’affaire : cinq ans après son élection, ce pape si peu politique, submergé par tant de drames sordides, se retrouve dans une situation impossible.
D’abord, dans un monde de plus en plus judiciarisé, il doit faire face aux requêtes de milliers de victimes de prêtres pédophiles. Ensuite, il doit revoir de fond en comble la formation des séminaristes, cause principale de l’immaturité sexuelle de certains prêtres – le célibat, on le sait, étant une fausse piste. Enfin, il doit adapter sa communication, parfois archaïque, à un monde médiatique plus porté à l’indignation brouillonne et à l’émotion immédiate qu’à la complexité et la nuance qu’exigent les sujets religieux. Pour réaliser un tel programme, à l’évidence, le pontificat de Benoît XVI, qui a eu 83 ans vendredi, risque d’être un peu court…
Bernard Lecomte

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