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Retour sur Gorbatchev (1999)

Quand Gorbatchev réécrit l'Histoire
Au bon vieux temps de la glasnost, à Moscou, un chansonnier imitait Mikhaïl Gorbatchev en ponctuant une interminable tirade par : « Eto – piervoïe ! » , ce qui veut dire : « C’était mon premier point », déclenchant d’immenses éclats de rire. Six ans plus tard, Gorbatchev n’a pas changé : il est intarissable. Comme naguère, il parle, il parle à donner le tournis. Il raconte, il démontre, il développe, il plaisante, il s’indigne... Difficile de l’interrompre, impossible de l’arrêter. Sa rage de convaincre n’a d’égal que sa volonté de séduction. Dans un régime fondé sur l’idéologie, c’est-à-dire sur le verbe, il n’est pas étonnant que l’exceptionnelle faconde du premier secrétaire de la région de Stavropol l’ait conduit au sommet du pouvoir...
Qui dira pourquoi le communisme a reposé, jusqu’au bout, sur des discours officiels de 5, 6 ou 7 heures ? Fidel Castro, en octobre dernier, en a encore donné la preuve au Vème Congrès du PC cubain. Pourquoi les oeuvres complètes de personnalités aussi insipides que Brejnev ou de Tchernenko devaient-elles obligatoirement occuper plusieurs rayons de bibliothèques ? Tradition oblige : Mikhaïl Gorbatchev a dicté dix mille pages de souvenirs. Dix mille ! Heureusement, les temps ont changé, et les éditeurs ne sont plus subventionnés par le Comité central du Parti : même la version russe de ces « mémoires » ne représente, en deux gros volumes, qu’un sixième du texte initial. Après de nouvelles coupes, l’édition française, parue cet automne aux éditions du Rocher, ne fait « que » 950 pages. On s’en félicitera, certes, pour l’agrément de la lecture. On regrettera toutefois de ne pas y retrouver certains développements que la publication de ses Avant-mémoires, en 1993, aux éditions Odile Jacob, avait laissé espérer - sur tel entretien avec François Mitterrand (en 1988 à Moscou) ou sur sa rencontre historique avec Jean-Paul II (en 1989 à Rome). Mais ne boudons pas le plaisir d’une relecture passionnante de ces années agitées : les mémoires des dirigeants politiques sont, en général, de longs festivals d’autocélébration et de langue de bois ; ceux de Mikhaïl Gorbatchev, s’ils n’échappent pas tout à fait à la tentation de l’autojustification, sont néanmoins un document original, riche d’anecdotes et de révélations, qui permet de mieux comprendre l’extraordinaire épisode de l’effondrement du communisme est-européen, principal événement de cette fin de siècle.
Paradoxalement, ce n’est pas sur la perestroïka , véritable héroïne de l’histoire, que le lecteur en apprend le plus : trop de comptes-rendus, d’articles, de livres ont été consacrés à cette formidable et vaine tentative de moderniser le système communiste. Sur les grandes étapes des réformes politiques et économiques de 1985 à 1990, sur les résistances croissantes rencontrées par le secrétaire général d’un Parti de plus en plus figé, on relira avec intérêt ce récit de première main. Mais qu’on ne s’attende pas à de fortes révélations sur cette prodigieuse course contre la montre engagée par une petite équipe de dirigeants convaincus que la paralysie du système communiste condamnait l’URSS à la régression à l’aube du XXIème siècle, et qu’il fallait faire quelque chose. Le récit du principal acteur de cette entreprise confirme, bien malgré lui, que cette course était perdue d’avance. Et que les conséquences de la perestroïka ont vite débordé leur initiateur. Ce dernier, en sa retraite, a lu tous les livres du regretté Michel Heller, mais il n’a visiblement pas intégré la fameuse parabole développée par celui-ci : le communisme était comme un oeuf, on ne pouvait en changer la forme, sauf à le briser. C’est pourtant ce qu’a fait Gorbatchev, tel un apprenti sorcier, devant les yeux des Occidentaux longtemps incrédules...
De même, on relira avec intérêt les chapitres consacrés à la fin de la guerre froide. A la sacro-sainte « nouvelle pensée » qui tenait lieu de politique à Gorbatchev, Chevardnadzé et consort, et qui servit à ressusciter la vieille idée soviétique d’un ensemble pan-européen baptisée « maison commune », à nourrir une réelle volonté de coopération entre l’est et l’ouest, mais aussi à justifier l’étonnante succession de reculs des positions diplomatiques du Kremlin, du bras de fer sur la « guerre des étoiles » jusqu’à la réunification allemande. Là encore, le récit vient compléter avec profit d’autres publications émanant de différents acteurs de cette période - d’Hubert Védrine à Helmut Kohl - sans remettre en cause l’interprétation générale des événements. Notamment sur la chute du mur de Berlin, sur laquelle l’auteur n’est pas très disert : « Dans la nuit du 9 au 10 novembre, des foules énormes se rassemblèrent près du mur de Berlin. De manière à éviter des excès dangereux, des passages furent ouverts entre l’Est et l’ouest. Le mur tomba en quelques heures ». Un peu court, Monsieur le secrétaire général !
C’est sur l’homme Gorbatchev lui-même, en revanche, que ses Mémoires apportent quelques éclaircissements. On y confirme, une fois retombée la fièvre de la grande Histoire, que Mikhaïl Gorbatchev est un homme sensible, dont les sentiments ont souvent guidé l’instinct politique. Sur le moment, nul n’aurait osé tenir compte d’un élément aussi subjectif, aussi sujet à caution dans le « grand jeu » psychologique entre l’est et l’ouest. Le récit que l’ex-secrétaire général du PCUS fait du tête-à-tête soviéto-américain de Reykjavik, en octobre 1986, est édifiant : ce n’est pas la raison pure qui le font alors improviser une conférence de presse - laquelle n’aurait dû se limiter à commenter l’échec des conversations avec Reagan - mais une « émotion profonde » (sic) devant tant de gens qui « représentaient le genre humain attendant que l’on décidât de son sort ». Gorbatchev, homme de coeur ? Sans doute. A de nombreuses reprises, Gorbatchev avoue des penchants qui le distinguent de ses prédécesseurs - et qui expliquent en partie, aussi, sa perte. Qu’un secrétaire général du PCUS écarte d’emblée l’hypothèse d’utiliser les chars du Pacte de Varsovie pour mater les rebellions nationales, voilà qui aurait bien fait rire les Allemands de l’Est, les Hongrois, les Tchécoslovaques, quelques années plus tôt. Du reste, raconte Gorbatchev dans ses Mémoires, lorsqu’en mars 1985, devant les dirigeants est-européens, il jette publiquement aux orties la fameuse « doctrine Brejnev » sur la souveraineté limitée des pays satellites, chacun opine docilement du chef, mais personne ne le croit ! Or, à l’automne crucial de 1989, lorsque les mêmes foules est-allemandes, hongroises et tchécoslovaques s’en prennent à nouveau aux fondements du système, il faut bien constater que, cette fois, les divisions soviétiques ne bougent pas. A l’époque, le massacre est encore possible, au moins sur le plan technique. Et les répressions sanglantes de Tbilissi (1989), Bakou (1990) ou Vilnius (1991) - où la responsabilité personnelle de Gorbatchev n’est pas claire - montrent que tout n’est pas joué, à l’Est, à l’époque. Le putsch de Moscou, en août 1991, prouve qu’il ne manquait pas de dirigeants, dans l’entourage de Gorbatchev, pour rééditer par la force les événements de Berlin-Est, Budapest ou Prague...
Reste le plus intéressant de l’ouvrage : la non reconnaissance par l’auteur de ses plus graves erreurs. Gorbatchev ne manque pourtant pas de sincérité : « Ici, je me suis trompé, là j’aurais dû faire autrement », dit-il ici ou là. Principal aveu : le Parti n’a pas senti que la dégradation de la vie quotidienne, les queues devant les magasins vides, allaient dresser l’opinion publique contre la perestroïka. A première vue, c’est le bon sens. Mais le Kremlin aurait-il pu redresser durablement la situation économique sans aller, précisément, jusqu’au bout de la libéralisation esquissée en 1987-88 ? Et aurait-il pu aller plus vite dans la « restructuration » du régime sans précipiter la désintégration des structures économiques anciennes ? Gorbatchev donne le sentiment de n’avoir pas été au bout de son analyse personnelle des événements. Six ans après sa chute, il refuse encore d’en admettre les causes fondamentales :
1. C’est à peine s’il admet avoir mal apprécié le réveil des nationalités, nécessairement lié aux avancées démocratiques. Or, a-t-on jamais vu, dans l’histoire, un empire qui fût démocratique ? « L’URSS n’était pas un empire, mais une union », répond-il. Comme si les Lituaniens, les Ukrainiens, les Géorgiens, les Arméniens l’entendaient ainsi !
2. Encore aujourd’hui, Gorbatchev refuse d’admettre que la renaissance de la Russie menaçait directement l’existence même de cette Union soviétique où la nation russe, principale victime de sept décennies de « soviétisation », avait perdu jusqu’à son identité. Gorbatchev, dernier président soviétique, ne voit dans le président de la Russie nouvelle qu’un rival malhonnête, qui triche avec l’Histoire. Mais que pouvait-il rester de l’URSS si la Russie ressuscitée décidait de la quitter ?
3. Pourquoi Mikhaïl Gorbatchev a-t-il attendu l’échec du putsch d’août 1991 pour démissionner du Parti communiste alors que celui-ci était plus en plus hostile à sa politique et à sa personne ? Gorbatchev croyait-il vraiment qu’il continuerait à entraîner les apparatchiks du PCUS tout en gardant la confiance des libéraux - alors qu’il était lâché par les uns et les autres ? Curieusement, il ne cite pas, dans ses Mémoires, son propos pathétique tenu devant une assemblée de cadres du Parti, en Biélorussie, le 27 février 1991 : « Je suis communiste, comme l’était mon père, comme l’était mon grand père, et je le resterai ! »
4. Enfin, en mars 1990, lorsque Gorbatchev parvient enfin à changer les fondements du régime (le Parti perd son « rôle dirigeant », et lui-même devient président de l’URSS), pourquoi n’a-t-il pas provoqué l’élection du premier président de l’URSS au suffrage universel direct, seul critère de légitimité en régime démocratique ? Certes, admet-il aujourd’hui, il n’aurait pas eu de concurrent sérieux, mais « il y avait bien autre chose à faire, dans l’urgence de la situation, qu’une campagne électorale ! » Lorsque Boris Eltsine sera élu président de la Russie au suffrage universel direct, le 12 juin 1991, quelle sera la légitimité de Gorbatchev ? Celle d’une désignation par le comité central d’un parti ayant perdu le pouvoir. Lors du putsch d’août, elle volera en éclat, et Eltsine apparaîtra naturellement - notamment aux yeux des Occidentaux - comme le seul homme fort à Moscou.
Ce qui frappe, c’est l’incapacité où semble Gorbatchev d’admettre ces erreurs historiques. On pourrait en aligner quelques autres, comme de n’avoir pas reconnu dès 1988 la responsabilité de l’URSS dans le massacre de Katyn - ce qui retint les Polonais de soutenir la perestroïka à l’époque où ce soutien eût été décisif à l’Est - sous prétexte que « le Kremlin ne disposait encore que des sources occidentales », explique Gorbatchev. Lequel explique, dans ses Mémoires, qu’il reçut le dossier des historiens soviétiques à quelques heures de sa passation de pouvoirs, en décembre 1991. Une belle occasion perdue !
Boris Eltsine, ce « destructeur », ce « néo-bolchevik », reste voué aux gémonies par son rival déchu. Gorbatchev ne perd pas une occasion de dénigrer violemment l’actuel président russe, ce qui affaibli son propos d’autant, surtout dans les cercles occidentaux où il prend la parole. Son propre score aux élections présidentielles de 1996 (il a obtenu 0,54 % des voix) aurait dû le ramener à plus de réalisme. Il est encore trop tôt pour que Mikhaïl Gorbatchev accepte le sort que lui a réservé l’Histoire. Et pour qu’il jette la rancune à la rivière...
B.L.

Mikhaïl Gorbatchev : Mémoires. Traduction de Galia Ackerman, Michel Secinski et Pierre Lorrain. Ed. du Rocher. 941 p, 179 F.

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