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Menaces sur l'info (La Croix, octobre 1996)

On sait depuis longtemps que les médias sont faillibles. Qu'ils peuvent être manipulés dans certains événements qui les dépassent (Timisoara, guerre du Golfe). Qu'ils peuvent être aveugles au point d'annoncer pour sûre l'élection de telle ou telle personnalité (Edouard Balladur, Shimon Pères). Qu'ils peuvent être partiaux à force d'exécrer telle ou telle autre (Boris Eltsine, Jean-Paul II). Mais ces dérapages réguliers — inévitables, hélas — ne doivent pas occulter certaines évolutions plus inquiétantes, qui expliquent la terrible baisse de confiance dont souffre aujourd'hui la presse en général et qu'illustrent deux paradoxes essentiels.
Premier paradoxe : plus les organes de presse bénéficient de techniques sophistiquées (le satellite et la numérisation ont démesurément élargi le champ de l'information), plus la crise économique qu'ils traversent les contraint à réduire leurs moyens en temps, en argent et en hommes.
— En temps, d'abord : de plus en plus pressé, le journaliste prend de moins en moins de recul, vérifie de moins en moins ses informations et s'en remet, par commodité, aux mêmes sources que ses confrères. D'où la propension du journaliste à suivre le sens du vent. D'où sa vulnérabilité à l'égard des institutions et des entreprises qui ont appris à « communiquer », c'est-à-dire à utiliser au mieux de leurs intérêts des médias de plus en plus manipulables.
— En argent, ensuite : les médias en crise sont de plus en plus dépendants de la publicité (qui se fait rare), de plus en plus attentifs à caresser leur public dans le sens du poil {Audimat oblige), et de moins en moins regardants sur la déontologie (qui coûte cher) ; combien de journalistes refusent encore les invitations ? La docilité des organes de presse à l'égard des puissances d'argent dépasse largement, aujourd'hui, les domaines de l'automobile ou de la mode...
— En hommes, enfin : à force de dégraisser les effectifs, de dégarnir des postes de correspondants et d'embaucher des jeunes pour réduire les charges salariales, on se prive de journalistes d'expérience sachant déjouer les pièges de l'actualité, de « rubricards » connaissant à fond leur « terrain », etc. Comme s'il suffisait d'être débrouillard pour commenter une découverte médicale, une guerre ethnique ou une visite papale !
Second paradoxe : plus la liberté d'expression est grande, plus il est difficile d'extirper l'information d'un fatras d'opinions aussi respectables que subjectives. Donner la parole au lecteur, à l'auditeur, au téléspectateur, est évidemment louable et correspond, commercialement parlant, à des aspirations sociologiques dûment analysées. Mais à force d'accorder la même importance à toutes les opinions possibles, que reste-t-il des valeurs fondamentales que sont l'exactitude d'un fait ou la vérité d'une parole ? Pire : à quoi bon connaître avant de donner son avis ? Les nouvelles grilles des radios illustrent bien cette tendance à la démagogie interactive qui tient lieu de nouvelle culture médiatique. La caricature étant Internet, fabuleux espace de liberté qui ne véhicule pas seulement des centaines de réseaux pédophiles et de sites néonazis, mais aussi des milliards d'opinions non étayées et d'informations invérifiables...
La presse, on le sait, connaît une formidable mutation. II serait dommage de n'en observer que les prouesses techniques.
B.L.

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Publié dans VIEUX PAPIERS | Lien permanent