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Mgr Lefebvre (Le Monde 2, mai 2009)

Interview de Bernard Lecomte (*), par Mattea Battaglia
- En janvier 2009, après vingt ans d’excommunication, les évêques schismatiques sont revenus dans le giron de l’Eglise. Pourquoi Benoît XVI a-t-il fait de la résolution du schisme une priorité, alors même que les "lefebvristes" ne représentent, au final, qu’une poignée de fidèles ?
- Une Eglise qui exclut ne se grandit jamais. C’est la première responsabilité du pape que de rassembler le "peuple de Dieu". Benoît XVI croit bien connaître cette poignée de fidèles – quelque 150 000 disciples au total, sur un peu plus d’un milliard de catholiques –, et il pense, à tort ou à raison, qu’ils ne sont pas hostiles à un retour dans la communion de l’Eglise.

- Ce retour, Benoît XVI l’a préparé de longue date. Pouvez-vous nous en rappeler les principales étapes ?
- Depuis son élection à Rome, en avril 2005, Benoît XVI a fait plusieurs gestes d’ouverture à l’égard des traditionalistes, notamment le motu proprio de juillet 2007 rétablissant formellement la messe "tridentine" (en latin) qu’avait supprimée, en 1969, le missel de Paul VI.
Mais sa volonté de réconciliation est bien antérieure au conclave de 2005 : en tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joseph Ratzinger a été officiellement chargé du "dossier lefebvriste" dès le début années 1980, avant même que le schisme avec la Fraternité Saint-Pie X ne soit consommé.
Le dernier geste – la levée des excommunications en janvier 2009 – n’aura été qu’un pas de plus dans cette voie.

- Le schisme entre la Fraternité Saint-Pie X et Rome se dessine dès les années 1960. Quels en sont les fondements ?
- C’est moins le concile Vatican II lui-même que sa mise en pratique qui exaspère Mgr Marcel Lefebvre. Au cours du concile (1962-1965), il anime un groupe conservateur très minoritaire, mais, par obéissance au pape, il vote les textes, y compris celui qui annonce la réforme liturgique.
Son cheval de bataille est, à partir de 1970, la réforme liturgique et son expression concrète : le nouveau missel de Paul VI. C’est autour de cette innovation que Mgr Lefebvre attire nombre de catholiques déboussolés, conservateurs ou réactionnaires, mais aussi beaucoup de frustrés de l’Algérie française, d’électeurs de Tixier-Vignancourt, de monarchistes et autres défenseurs de l’Occident chrétien…

- L’intégrisme religieux se nourrit de l’intégrisme politique...
- Les lefebvristes entretiennent alors des contacts avec les principaux dictateurs d’extrême droite – Salazar, Videla, Pinochet. La prise d’assaut de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, en 1977, vient couronner cette dérive. Ce n’est pas un hasard si le succès d’Ecône coïncide, en France, avec le décollage de Jean-Marie Le Pen dans les sondages.

- Les prises de position de Jean Paul II, notamment le dialogue interreligieux qu’il promeut, marquent un tournant. En quoi radicalisent-ils les positions ?
- Jean-Paul II, porté sur le trône de Saint-Pierre le 16 octobre 1978, amène avec lui des idées fortes sur l’œcuménisme et le dialogue avec les autres religions. Sa visite à la synagogue de Rome et la réunion interreligieuse d’Assise, en 1986, ulcèrent les intégristes, qui taxent le pape polonais d’"hérétique" et décident de quitter une Eglise qui, à leurs yeux, va dans le mur. On est loin de la polémique sur la messe en latin...
Ce rejet viscéral du dialogue interreligieux, notamment avec les juifs, est la vraie pomme de discorde entre l’Eglise et cette frange de catholiques séparatistes. Ce n’est pas un hasard si l’on trouve, à la pointe de cette tendance extrême, des antisémites convaincus comme Mgr Williamson.

- La querelle est aujourd’hui officiellement résolue. Quel impact aura-t-elle eu sur les fidèles ?
- Il faut distinguer le profond malaise créé par les déclarations négationnistes de l’évêque Williamson, et la crise de confiance envers Benoît XVI, coupable, aux yeux de nombreux fidèles, d’un fort conservatisme et d’une trop longue suite de maladresses – le discours de Ratisbonne, la condamnation de la fillette de Recife, la déclaration sur le préservatif en Afrique, etc. Mais c’est oublier que le conclave de 2005 n’a élu ni un révolutionnaire ni un champion de la communication !
Je pense que cette crise passera, d’autant plus qu’une large majorité de catholiques sur terre, notamment dans le tiers-monde, se moque bien de ces querelles d’intégristes.

(*) Auteur du livre "Les secrets du Vatican" (Perrin, 2009)

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