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Un Nuremberg du communisme ? (La Croix, janvier 1993)

L'idée que le XXe siècle a subi deux totalitarismes aussi condamnables l'un que l'autre – le nazisme et le communisme – ne fait plus bondir personne. Il est acquis que les crimes dont le régime communiste s'est rendu coupable, en sept décennies, sont aussi épouvantables que ceux pour lesquels le pouvoir nazi a été jugé après son effondrement en 1945. Une différence subsiste, néanmoins : cette année-là, à Nuremberg, le nazisme a été solennellement condamné; alors que le communisme, sans doute, ne le sera jamais.
Et pourtant, que d'atrocités ont été commises au nom de la révolution d'Octobre ! La répression aveugle de toute opposition au bolchevisme, la famine provoquée en Ukraine dans les années 30, l'assassinat systématique des « koulaks », « ennemis du peuple », « titistes » et autres « sionistes », le développement du goulag à une échelle inédite, ont jalonné une avant-guerre meurtrière ponctuée par le pacte Hitler-Staline d'août 1939, et, quelques mois plus tard, par la froide élimination de 15 000 officiers polonais à Katyn. Après le conflit mondial, prétexte à la déportation brutale d'une dizaine de petits peuples (Tatars de Crimée, Tchétchènes, etc.), le Parti communiste de l'URSS reprit sa politique de répression tous azimuts, dont les « partis frères » de Hongrie, Tchécoslovaquie, etc., se firent les disciples zélés. Certains d'eux, comme le PC bulgare, tentèrent aussi d'assimiler de force leurs minorités nationales, tandis que d'autres, comme le PC roumain, s'efforcèrent de réduire leur propre peuple en esclavage pur et simple. On pourrait également rappeler quelques exemples asiatiques, à commencer par le génocide des Khmers rouges au Cambodge...
On n'aurait aucun mal à démontrer qu'une grande partie de ces forfaits monstrueux sont, bel et bien, des « crimes contre l'humanité ». Rappelons que « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toute population civile », et « les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux » nourrissent, mot pour mot, l'objet du tribunal militaire international de Nuremberg établi le 8 août 1945, repris par la résolution des Nations Unies du 13 février 1946 et par la loi française du 26 décembre 1964. La Cour de cassation, en France, par son célèbre arrêt du 20 décembre 1985, a inclus dans ces crimes perpétrés « au nom d'un État pratiquant une politique d'hégémonie idéologique », ceux qui ont été commis « contre les adversaires de cette politique ». Cette mention concerne les résistants français, certes, mais les dissidents de l'Est pourraient y faire légitimement référence. Quant aux dispositions de notre nouveau Code pénal, votées le 22 juillet 1992, elles ajoutent à ces définitions l'idée de « la participation à un groupement formé en vue de la préparation (...) de l'un de ces crimes » : voilà qui, par extension, pourrait bien concerner le NKVD et le KGB, voire le Parti communiste lui-même...
Mais juger le communisme, concrètement, c'est juger quoi ? Une doctrine ? Absurde. Une révolution ? Autant proclamer l'illégalité de la prise de la Bastille. Un Etat ? Mais l'URSS était reconnue par la terre entière. Un Parti ? Son « rôle dirigeant » était dûment inscrit dans la Constitution. Un régime totalitaire, alors ? La Cour constitutionnelle de Moscou, à l'issue d'un procès de six mois, a révélé en novembre 1992 les limites de l'exercice : juger des actes politiques, c'est se prononcer sur leur légitimité, c'est-à-dire leur conformité aux lois en vigueur. Seuls leurs auteurs, individuellement ou collectivement, peuvent être condamnés pour « crimes » : sans Goering, Ribbentrop, Franck, Streicher et consorts, pas de condamnation du nazisme !
Alors, juger qui? A quelques exceptions près, les auteurs des crimes évoqués ci-dessus sont morts. Leurs derniers héritiers en date sont souvent très âgés – pas plus, il est vrai, que ne l’étaient Touvier, Barbie ou Bousquet. Mais de quels crimes se sont rendus coupables ces gens-là, sinon d'avoir géré des Etats reconnus par tous les grands de ce monde, appuyés sur une doctrine considérée comme l'avenir du genre humain par la moitié de la planète ? Les seuls d'entre eux qui ont commencé à être inculpés le furent pour des crimes de droit commun : détournement de fonds publics (Jivkov), corruption (Alia), etc.
Ne sont-ils pas au moins complices, par leur obédience commune, des bourreaux de Katyn, des geôliers de la Kolyma, des envahisseurs de l'Afghanistan, des assassins du P. Popie-luszko ? La notion de « complicité », qui a été intégrée par la Cour de cassation (dans son jugement sur l'affaire Touvier) à la jurisprudence en matière de crimes contre l'humanité, pourrait servir de référence. Mais on en voit les conséquences vertigineuses : tout ex-responsable communiste de n'importe quel pays, tout témoin à charge au procès Kravtchenko, tout journaliste de L'Humanité, tout militant de la CGT, tout admirateur de Jean Ferrat, ne risque-t-il pas, un jour, d'être appelé à se justifier pour « complicité » ?
Dernière gageure : qui jugera le communisme? A Nuremberg, les vainqueurs ont jugé les vaincus d'une guerre de cinq ans. Or, le plus formidable paradoxe de l'effondrement du communisme est qu'après une guerre idéologique de sept décennies, il ne laisse ni vainqueurs ni vaincus. La théorie des deux mondes, le progressiste et le réactionnaire, engagés dans une lutte à mort, s'est effondrée avec son concepteur. Alors qui, en vertu de quels critères, s'instituera juge ?
Un Nuremberg-bis paraît donc exclu. Il reste encore, par respect envers les victimes du communisme, à trouver le moyen d'empêcher un dernier crime : l'oubli.
B.L.

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