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Jean-Paul II, pape de la mondialisation (Revue des Deux Mondes, 2000)

Il est souvent admis que le pontificat de Jean-Paul II se divise, grosso modo, en deux séquences égales : une moitié, soit une dizaine d’années, dominée par l’Europe de l’Est ; et une autre, d’égale longueur, dominée par les questions de morale. Cette distinction risque fort de s’imposer durablement aux observateurs et aux historiens, or elle n’est pas juste. D’abord parce que le pape n’a pas attendu dix ans pour traiter des questions de morale, et qu’il serait erroné, sur ce plan, de réduire son bilan à la seule perception qu’en ont eue les médias occidentaux. Ensuite - et c’est l’objet de cet article- parce que l’Europe de l’Est n’aura été que le volant le plus spectaculaire d’un pontificat d’une grande portée « géopolitique » : d’encycliques en voyages, de rencontres en discours, Jean-Paul II aura largement influé sur la marche du monde, tout en favorisant celle de la papauté vers une « mondialisation » irréversible.

L’élection d’un pape polonais et sa façon toute personnelle de conduire les affaires de l’Eglise catholique en cette fin du XXème siècle auront influencé et accéléré, sans conteste, l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, des grèves de la Baltique (août 1980) jusqu’à la chute du Mur de Berlin (novembre 1989).
Dès les lendemains du conclave d’octobre 1978, on a vu le nouveau pape multiplier les signes, les gestes, les initiatives en direction de l’Est. Lors de la messe d’inauguration, le dimanche 22 octobre, après avoir lancé son fameux « N’ayez pas peur ! », le pape slave se met à exprimer des salutations particulières en tchèque, en slovaque, en russe, etc. Qui remarque qu’il envoie sa calotte rouge de cardinal au sanctuaire de la Porte de l’Aube, à Vilnius, capitale de la très catholique Lituanie ? Qui note qu’il reçoit en priorité le cardinal Francisek Tomasek, primat de Bohême et futur parrain de la « révolution de velours » tchécoslovaque ? « Très Saint Père, n’oublie pas l’Eglise du silence ! », lui lance une femme à Assise, le 5 novembre. « Il n’y a plus d’Eglise du silence, répond le Saint-Père, puisqu’elle parle par ma voix ! »
Certes, Jean-Paul II n’a dressé aucun plan, il n’a fomenté aucun complot pour renverser le système soviétique. Mais il est convaincu que la coupure de l’Europe en deux est un accident politique, que le communisme n’est qu’une parenthèse de l’Histoire - ce qui est un discours aussi original que dévastateur. Sa démarche spirituelle et son enseignement moral seront aussi subversifs aux yeux des responsables communistes, tout comme les grands thèmes qui constitueront vite l’armature de son discours politique et social :
- d’abord le primat de la culture, qui frappera tant les esprits lors du discours à l’Unesco le 2 juin 1980, et cette opiniâtreté à ressusciter l’histoire confisquée de tous les peuples asservis ;
- la permanence de la nation, cellule de base de la communauté internationale, dont l’existence et la souveraineté ne doivent pas dépendre du bon vouloir de telle ou telle entité supérieure ;
- l’option pour l’Europe, une association réunissant de l’Atlantique à l’Oural des nations gardant leur histoire, leurs spécificités et aussi leurs racines chrétiennes – bien différente, donc, de l’Europe conflictuelle de Yalta et d’Helsinki ;
- enfin l’obsession des droits de l’Homme, thème central de l’enseignement de Jean-Paul II, impliquant un certain nombre de libertés individuelles, notamment la plus intime : la liberté religieuse.
Ces thèmes, le pape ne va pas se contenter de les traduire en homélies à Rome, il va les porter, parfois personnellement, aux quatre coins de l’Europe. Par des voyages, d’abord : à la stupéfaction générale, le voilà qui franchit le Rideau de fer, en juin 1979, pour une visite pastorale en Pologne qui restera dans les mémoires comme la première brèche creusée entre l’Est et l’Ouest, et qui sera suivie de deux autres périples très « politiques » en 1983 et en 1987. Par personne interposée, ensuite : qu’on se rappelle la mission du cardinal Casaroli envoyé représenter le Saint-Père aux cérémonies du millénaire de l’Eglise russe toléré, en juin 1988, par un Mikhaïl Gorbatchev à la recherche d’un nouveau souffle pour sa perestroïka. Enfin, il faut mentionner les innombrables rencontres personnelles, au Vatican même, que le pape met à profit pour faire avancer sa cause - de la première audience accordée au ministre Andrei Gromyko (janvier 1979) à la chaleureuse rencontre avec le dissident Andrei Sakharov (février 1989).
La plus spectaculaire de ces rencontres fut, naturellement, celle qui se déroula avec Mikhaïl Gorbatchev au Vatican le 1er décembre 1989, quelques jours après la chute du Mur de Berlin, et qui restera un étonnant symbole de la fin d’une époque. « Varsovie, Moscou, Budapest, Berlin, Prague, Sofia et Bucarest sont devenues les étapes d’un long pèlerinage vers la liberté », dira le Saint-Père devant le corps diplomatique, un mois plus tard, avant que Gorbatchev lui-même ne reconnaisse, dans un article qu’il publiera après sa propre chute, en février 1992 : « Rien de tout ce qui s’est passé n’aurait été possible sans ce pape-là… »
La suite des événements sera marquée, comme on sait, par une grande désillusion de la part du Saint-Père. D’abord, les tensions nationalistes – qu’il avait été l’un des premiers à redouter publiquement dès l’automne 1989 – n’ont cessé de le préoccuper, de discours en discours. Il en viendra à condamner solennellement la « déification de la nation, ce nouveau paganisme » et suivra avec douleur les développements meurtriers de la guerre en Yougoslavie. Ensuite, le Saint-Père a été frappé par l’extrême rapidité avec laquelle les peuples de l’Est ont été gagnés par une frénésie de consommation « à l’occidentale » - cette « fausse liberté » qu’il déplora avec force lors de son voyage en Pologne de 1991 – et par le « relativisme éthique » qu’il pensait endiguer, justement, grâce aux réserves morales de ces peuples martyrs. Enfin, le pape ne s’attendait pas à ce que la réunification des deux Europe aboutisse, paradoxalement, à une quasi rupture entre catholiques et orthodoxes. Certes, la soudaine animosité du monde orthodoxe à l’égard des catholiques est surtout le fait du Patriarcat de Moscou, et elle repose moins sur des malentendus œcuméniques (comme la nomination d’évêques catholiques sur le territoire russe ou le soutien apporté par Rome aux « uniates » ukrainiens) que sur un profond malaise politique et national propre à la Russie ; mais elle restera un vrai motif de souffrance pour un Jean-Paul II si désireux de donner une impulsion décisive à la réunion des confessions chrétiennes à l’occasion du Jubilé de l’an 2000.

Cette épopée est-européenne ne doit pas faire oublier, cependant, que le Saint Père s’est attaché à donner à la papauté une dimension mondiale, et cela dès le début de son pontificat. Il ne s’agit pas ici de diminuer les mérites de ses prédécesseurs : Jean XXIII avait spectaculairement ouvert la papauté sur le monde en réunissant le concile Vatican II, et Paul VI avait été le premier pape à entreprendre de grands voyages à travers les cinq continents. Mais Jean-Paul II aura été le premier à déployer concrètement l’activité du Saint-Siège aux dimensions de la planète.
Les voyages de Jean-Paul II sont évidemment la forme la plus visible de cette extension du rôle du pape. Les chiffres diffusés régulièrement par Radio Vatican sont significatifs : 228 voyages au total, dont 91 hors d’Italie ; 121 pays visités, et près de 900 villes ou sanctuaires importants ; 3.100 discours et homélies prononcés ; 881 jours passés hors de Rome, soit le dixième de son temps ; 1.170.000 km parcourus, soit trois fois la distance de la terre à la lune ! En réalité, la quasi-totalité des catholiques recensés sur la planète a reçu le pape, qui n’a jamais autant mérité son titre de « pasteur universel ».
Mais il n’y a pas que les voyages. Les audiences quotidiennes, les visites ad limina des évêques du monde entier, les lettres adressées à telle ou telle institution (Csce, Onu, etc), les prises de position sur les affaires du monde lors des audiences générales ou de l’angelus du dimanche, ont fait du Vatican une caisse de résonance de tous les soucis de l’humanité – à commencer par les conflits guerriers comme la Bosnie ou la guerre du Golfe, qui ont mobilisé l’attention et la prière du pape pendant de longs mois. Enfin, certains grands discours retentissants (à l’Onu en 1979, à l’Unesco en juin 1980, au Parlement européen en 1988, à nouveau à l’Onu en 1995) ont fait de ce pape l’une des figures les plus respectées – sinon des plus écoutées - de la scène internationale.
S’il fallait esquisser les grandes lignes de cette « mondialisation » de l’activité apostolique, il faudrait sans doute distinguer deux types d’interventions : celles qui touchent à la politique internationale, et celles qui s’inscrivent dans le cadre de la conduite des affaires de l’Eglise. On pourrait qualifier les premières de géopolitiques, et les autres de géoreligieuses.
Dès les premiers mois de son pontificat, le pape Jean-Paul II a donné à l’activité « géopolitique » de la papauté un double objectif : le souci de la paix et la promotion des droits de l’homme – l’un n’allant pas sans l’autre, à ses yeux, comme il ne cessera de le répéter pendant vingt ans. Depuis son élection par le conclave, qui sera suivie par sa médiation audacieuse dans l’affaire du canal de Beagle, le pape a toujours préféré le courage à la prudence, la vérité à l’habileté – quitte à bousculer les réticences de la Secrétairerie d’Etat. Combien de fois résista-t-il aux pressions les plus diverses - comme au Paraguay (mai 1988), au Nicaragua (mars 1993) ou en Israël (mars 2000) ! Combien de fois le pape tint-il un discours dérangeant, voire provocateur, devant des dictateurs gênés - comme aux Philippines (février 1981), à Haïti (mars 1983), ou à Cuba (janvier 1998) !
Certes, une telle activité multipolaire ne pouvait aller sans critiques ni échecs. Ainsi lors du conflit yougoslave, à tort ou a raison, on a reproché au Saint-Siège d’avoir reconnu trop vite la Slovénie et la Croatie (janvier 1992), plaçant ainsi la Bosnie dans une situation de fragilité dramatique. De même, malgré toutes ses démarches directes ou indirectes, le pape s’est-il heurté au silence méprisant de la Chine populaire dont les dirigeants ont à l’égard du Vatican la même attitude que jadis Joseph Staline : « Le pape, combien de divisions ? »
Mais ces quelques revers ne sauraient altérer le bilan géopolitique du Saint-Père, qu’illustre bien l’exceptionnel impact - sur toutes les parties en présence - de son récent voyage au Proche Orient. De son salut aux populations exploitées du continent américain, en janvier 1979, jusqu’à ce pèlerinage en Terre Sainte, en mars 2000, Jean-Paul II a tenu un discours politique immuable, universel - c’est-à-dire, à proprement parler, catholique.
Sur le plan « géoreligieux », d’autre part, Jean-Paul II eut une préoccupation majeure, au-delà du souci naturel de l’évangélisation de « toutes les nations » : l’unité de l’Eglise. Bien entendu, ses 19 voyages en Amérique latine, ses 15 voyages en Afrique, ses 12 voyages en Asie et Océanie, avaient un but « missionnaire », au sens traditionnel de l’Eglise, mais le pape y aura vu, avant tout, le moyen d’ « affermir dans la foi » les églises locales sujettes à toutes les dérives d’un monde en plein bouleversement. En Amérique latine, il n’a cessé de vouloir réconcilier des communautés profondément divisées par l’essor d’une « théologie de la libération » prônant la lutte des classes – une tentation suicidaire aux yeux d’un pape venu de l’Est. En Afrique, il a cherché à faire coïncider l’ « inculturation » d’un catholicisme composant avec les traditions locales avec les exigences d’une théologie morale valable pour tous – ce qui, en matière familiale et sexuelle, ne va pas de soi. Mais c’est paradoxalement en Occident que le pape aura eu à réduire ses oppositions « internes » les plus virulentes – aux Etats-Unis, en Hollande ou en Autriche. Les catholiques français se rappelleront longtemps son appel de 1980 : « France, fille aînée de l’Eglise, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? »
Jean-Paul II a sans doute maintenu, tant bien que mal, l’unité d’une Eglise dont les grands équilibres, en cette fin de millénaire, sont en pleine mutation. Pourra-t-on continuer à imaginer, demain, un christianisme centré autour de Jérusalem, de Constantinople et de Rome alors que la Terre sainte ne compte plus que quelques centaines de milliers de chrétiens, que le Phanar byzantin n’est plus qu’un réduit en terre d’Islam, et que l’Europe occidentale est en voie de déchristianisation ?
Déjà 87 % des catholiques - un milliard d’hommes environ - habitent désormais le sud de la planète. Ce ne sera pas le moindre mérite de ce pape d’avoir préparé l’Eglise aux vertiges d’un avenir imprévisible.

Bernard Lecomte

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