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Un Pape venu de Pologne (La Croix, avril 2005)

Avec Karol Wojtyla, c’est un slave, un porte-parole de «l’Église du silence», ami des dissidents de l’Est, qui parvient en 1978 à la tête de l’Église. Et il va le faire savoir.

Un Pape brésilien ou sénégalais eût-il ainsi changé la face de l’Europe ? Quand il est choisi par le conclave, Karol Wojtyla a derrière lui trente ans de prêtrise à Cracovie, c’est-à-dire trente ans de pratique quotidienne du communisme. C’est un Polonais, un Slave, porte-parole de l’«Église du silence» et ami des dissidents de l’Est, qui parvient ainsi à la tête de l’Église. Et qui va le faire savoir.

Qu’on se rappelle le premier voyage de Jean-Paul II à l’Est, dans sa Pologne natale, en juin 1979. Un triomphe. À une époque où chacun pense que le communisme est là pour longtemps, que l’Europe est durablement coupée en deux, l’avertissement du «Pape slave» résonne comme un coup de tonnerre : «Nul ne peut exclure le Christ de l’histoire de l’homme en quelque partie du globe !» Un écho à son tout premier appel, le jour de l’inauguration de son pontificat : «N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes du Christ ! À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques !» Vaste programme.

Est-ce un hasard si, en août 1980, un an après ce voyage historique, le portrait de Jean-Paul II trône, accroché aux grilles des chantiers Lénine de Gdansk ? Les militants ouvriers qui mènent la grève, les intellectuels venus les aider, mais aussi les dissidents des pays voisins qui vont suivre avec passion l’aventure de Solidarnosc, comprennent qu’ils ont désormais un allié de poids à Rome… Dès son élection, Jean-Paul II a porté une attention toute personnelle aux chrétiens de l’Est, multipliant les gestes à l’adresse des Polonais, mais aussi des Tchèques, des Slovaques, des Hongrois, des Albanais, des Lituaniens, des Ukrainiens, etc.

D’emblée, il réoriente l’Ostpolitik menée par Jean XXIII puis par Paul VI, qui visait à maintenir le contact, à tout prix, avec les Églises de l’Est. Or, comme les prélats martyrs, les cardinaux Slipyi (Ukraine), Beran (Tchécoslovaquie) ou Mindszsenty (Hongrie), l’ex-archevêque de Cracovie est convaincu qu’on ne «dialogue» avec un pouvoir totalitaire qu’en position de force. Il charge un diplomate de grand talent, Mgr Agostino Casaroli, promu secrétaire d´État, d’assurer la transition vers une nouvelle politique, clairement offensive : au lieu de négocier, à petits pas, les intérêts des Églises persécutées, Jean-Paul II appelle à défendre prioritairement l’homme, sa primauté, sa dignité, ses droits inaliénables. La première encyclique du nouveau Pape, Redemptor hominis, l’affirme avec force dès 1979. Douze ans plus tard, une autre encyclique, Centesimus annus, en confirmera le bien-fondé.

Droits de l’homme, droit des nations… Au fil des années, le Pape invite chaque nation est-européenne à défendre son histoire, sa culture, sa langue, son identité contre les déformations de la propagande, contre le mythe de l’«internationalisme prolétarien», contre le mensonge.

À l’Europe déchirée, il oppose l’unité et la pérennité de la civilisation européenne née, il y a mille ans, de saint Benoît (à l’Ouest), des saints Cyrille et Méthode (à l’Est). Il voue le Mur, tôt ou tard, aux gémonies. Il prône la solidarité, ce «lien» entre les hommes sans lequel il ne peut y avoir ni pluralisme ni démocratie. Ce message-là, c’est aussi celui de non-croyants comme Adam Michnik, Jan Patocka, Vaclav Havel, Andreï Sakharov et bien d’autres. Dynamiques convergences…

En face, le Kremlin se crispe. Quand, en mai 1981, le Pape échappe à une tentative d’attentat, chacun y voit la main du KGB. Lorsque le général Jaruzelski met fin à l’expérience de Solidarnosc, en décembre 1981, le Pape soutient, de toutes ses forces, la résistance. En 1983 et en 1987, il vient, à nouveau, remonter le moral de ses compatriotes. Et entretenir l’espoir.

Certains, à la Curie, désapprouvent ce qu’ils qualifient de «croisade». L’ex-archevêque de Cracovie tient bon. Il sait que son discours, relayé dans les autres pays catholiques (à Prague, par exemple, par le cardinal Tomasek), est d’autant plus inquiétant pour les régimes communistes que ceux-ci sont menacés, un par un, par une profonde crise économique et morale. À commencer par l’URSS elle-même.

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev, pour sauver son régime, lance la perestroïka, Jean-Paul II, paradoxalement, hausse le ton. Il défend le droit des Biélorusses à avoir des évêques, il exige la reconnaissance de l’Église catholique «uniate» d’Ukraine, il réclame la liberté de culte pour les Lituaniens. Lors du millénaire de la Russie, à Moscou, en juin 1988, le cardinal Casaroli entame avec Gorbatchev un vrai dialogue qui aboutira à la visite de celui-ci au Vatican, le 1er décembre 1989. Un événement.

Quelques semaines plus tôt ont eu lieu les principaux bouleversements à l’Est, ce «long pèlerinage vers la liberté dont les étapes sont Varsovie, Moscou, Budapest, Berlin, Prague, Sofia et Bucarest». Le 21 avril 1990, à Prague, où le président Havel l’a invité, Jean-Paul II ne s’adresse pas seulement aux Tchécoslovaques, mais à tous les peuples de l’Est, lorsqu’il lance : «Vous avez vaincu la peur !»

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